Back to dust

2016 - 2018

"Archéologie et art contemporain sont deux mondes qu’à priori tout oppose ; dans la notion
même du premier résonne l’idée d’un temps lointain, extensible et infini face auquel l’être
humain cherche sa place sur une longue frise de l’Histoire au déroulement perpétuel. Le nom
même du second, art contemporain, évoque une création inscrite au plus près de notre présent
presque un moment furtif dont restera pour seule trace l’œuvre produite. Pourtant, à la faveur d’une résidence d’artiste, ces deux mondes se sont rencontrés. Le partenariat même qui entoure cette création regroupe de manière singulière des institutions à priori très éloignées. Au musée départemental Arles antique s’ajoutent les partenariats de l’École nationale supérieure de la photo, de l’Institut national de recherches archéologiques et des Rencontres internationales de la photographie d’Arles. Avec pour cadre le chantier de fouilles archéologiques de la Verrerie, dans le quartier arlésien de Trinquetaille, Marguerite Bornhauser a donc arpenté les vestiges bimillénaires en cours de dégagement à la recherche de matières, de couleurs ou de textures. En se laissant porter par le ressenti de sa première visite sur le site où le temps lui est apparu suspendu, quelques pas pouvant vous faire passer instantanément de la Révolution française au temps de César, elle nous restitue dans la série Back to Dust, le questionnement qui en découle sur la place de l’homme face au temps et sur ce monde de l’immensité à l’infiniment petit.

Le travail de Marguerite Bornhauser porte une attention particulière à la couleur, aux teintes
qu’elle aime anormalement vives, saturées sur de grands fonds unis. C’est donc avec une certaine évidence que son regard a été happé notamment par les fragments de fresques murales dont des pans de murs entiers, effondrés au sol ont été dégagés sous ses yeux lors de la fouille. Le fragment, l’infiniment petit par rapport aux surfaces originelles de murs entiers ornées de riches décors à fond vermillon, devient donc l’objet central de la photographie. En écho au long travail du toichographologue, penché des heures durant sur l’ouvrage, à réassembler les pièces d’un immense puzzle, espérer le collage décisif à la compréhension de l’ensemble, l’artiste à débuté son œuvre par un travail de montage, de collages. Mais là où le scientifique mène l’enquête, cherchant tant bien que mal à démêler les fils, à résoudre les questions ; là où la rigueur et l’exactitude des informations sont un gage de qualité, Marguerite au contraire a cherché à brouiller les pistes. Elle a brisé les échelles de représentation, projetant le fragment de quelques centimètres carrés sur un fond correspondant souvent à un détail microscopique mais évoquant d’emblée l’immensité d’une ambiance presque spatiale, l’infini d’une nuée de constellations qui n’en sont pas. L’objet archéologique se trouve alors flottant comme suspendu a l’égal du temps dont il est le témoin. Quand nous cherchons à lever le mystère de ces quelques bribes d’un passé lointain, souvent perdues dans un contexte peu évocateur, l’artiste, elle, tout en replaçant l’artefact au premier plan, le noie volontairement dans un univers de l’étrange, de l’abstrait, où l’observateur croit parfois identifier un monde connu, loin pourtant de ce dont il s’agit vraiment. Tandis que l’obsession du chercheur est toujours, à partir du fragment, de restituer les parties manquantes du puzzle, en respectant strictement les normes de cet exercice et en collant au plus près à la réalité historique et scientifique ; l’artiste à lui toute liberté d’imaginer ces vides de les combler et de faire entrer en résonnance l’objet antique, précieux témoin archéologique avec un univers qui lui est propre.

À travers cette série, Marguerite Bornhauser, par le truchement de l’art, s’est approprié, près
de 2000 ans après sa création, la couleur passée par un autre artiste, artisan plus exactement celui-là, mais dont nous percevons aujourd’hui les œuvres à l’égal d’une création artistique, à l’égal finalement de celles que la photographe nous donne à voir aujourd’hui. On ne peut s’empêcher alors de songer à l’étonnement, voire à l’incompréhension totale dans lesquels serait plongé l’artisan antique, peut être même de condition servile, s’il imaginait un instant qu’un tout petit morceau de son travail, pas même véritablement une œuvre à l’époque, puisse près de vingt siècles plus tard concentrer autant d’attention, de minutie et de soin, pour être à nouveau exposer sur les murs d’un musée et, comme nous le voyons ici, donner même naissance à une nouvelle production artistique, dans une forme de continuité pour le moins savoureuse.

La série Back to dust, s’appuie sur des vestiges éclatés, parfois même réduits en poussières, que les archéologues ont soigneusement dégagés de leur gangue de terre, époussetés et nettoyés et qui finissent ici nimbés d’une nuée d’étoiles, comme un retour à l’infini, à la poussière…. « Ce que l’on voit est temporel, ce que l’on ne voit pas est éternel » pourrait alors conclure Ralph Waldo Emerson.."

Julien Boisleve, Inrap - archéologue
Toichographologue - études spécialisées (peintures et stucs d'époque romaine)
Président de l'Association Française pour la Peinture Murale Antique

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